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N’écoutez pas les médias, et encore moins les politiques qui n’en parlent que par ouï-dire : malgré l’agitation qu’il a suscitée ces dernières semaines, le 
va un peu mieux qu’en février, merci. Ce qui n’exclut pas quelques incidents spectaculaires de temps en temps. Mais à bord d’un train dont le conducteur pense à tenir régulièrement au courant les voyageurs, le temps passe plus vite et l’ambiance est plus sereine. Bienvenue à bord de TNOR 55, ce matin.
8h46. Après un trajet sans histoire — un peu de bousculade à Gare de Lyon, les « assistants de régulation » qui insistent à Châtelet pour que tous ceux qui n’ont pu monter s’écartent bien du bord du quai au départ, le retard cumulé est pour l’instant de 11 minutes, la routine — le RER ralentit brutalement à l’approche d’Auber. En direction de l’Ouest, évidemment, c’est toujours là qu’il y a de l’animation le matin.
On commence à pouvoir déchiffrer les tags sous les néons du tunnel : la rame roule au pas. Alors que l’on en est à calculer rapidement de combien de temps on dispose encore pour arriver au bureau, le crachotement du haut-parleur interrompt la réflexion. « Mesdames-messieurs, bonjour ! », commence le conducteur d’une voix claire et d’un ton énergique, où l’on croit déceler un brin de désabusement. « Comme vous l’avez remarqué, ça circulait plutôt bien jusqu’ici… » À l’intérieur du train, une partie des voyageurs a tôt fait de compléter en silence « pour une fois ».

« Malheureusement, un train est arrêté dans le tunnel entre Auber et Charles de Gaulle -– Étoile à cause d’un problème matériel, et il y a également un train arrêté en gare d’Auber. Donc je m’avance doucement, mais nous allons devoir patienter en tunnel pour le moment. » En effet, maintenant qu’il le dit, cela ressemble furieusement à de la marche à vue en canton occupé.
Les têtes se replongent dans les livres et les journaux, en cherchant un article ou deux qui vaudraient encore la peine d’être lus. Ceux qui ont à la main 20 Minutes ou Metro ont quasiment fait le tour de la question et envisagent de se rabattre sur les mots-croisés, ceux qui ont apporté L’Équipe ou Libération ont encore un peu de marge. Côté droit, là où les voyageurs sont montés à Châtelet, il est un peu difficile de bouger. Côté gauche en revanche, il sera plus facile de tourner les pages.
8h47. Nouvelle annonce, sitôt le train immobilisé. « Maintenant que je suis arrêté, je vais pouvoir vous donner un peu plus de détails. Donc un train stationne à cause d’un problème matériel entre Auber et Charles de Gaulle – Étoile, et comme il y a un deuxième train qui est actuellement en gare d’Auber, nous sommes juste derrière mais nous sommes obligés de patienter en tunnel. Le collègue devant est en train de vérifier tout ce qu’il peut vérifier, mais apparemment le problème a l’air de vouloir persister pour l’instant. Je vous tiendrai au courant dès que j’aurai du nouveau. »
Bref coup d’œil aux montres. Les mines sont un peu sombres, mais bon, rien à dire, entre le train avarié et l’autre qui a pris la bonne place en gare d’Auber, clairement c’est la faute à pas de chance, il va falloir faire avec. À droite, un petit malin fait observer à sa voisine qu’heureusement qu’ils ont laissé quelques personnes sur le quai à Châtelet en évitant de trop se tasser, vu que ça pourrait bien durer un peu. « Vous n’êtes pas dans une position trop inconfortable, au moins ? », s’enquiert-il. L’autre répond en riant doucement.
8h50. « Mesdames-messieurs, je suis toujours là. » Quelques francs sourires, personne n’en doutait vraiment. Le conducteur continue : « Donc comme vous pouvez le constater, on n’a pas bougé (nouveaux sourires un peu forcés). L’incident matériel n’est toujours pas résolu, le train est toujours arrêté entre Auber et Étoile. » Flûte, ce n’est pas une bonne nouvelle, ça risque de durer. « Le collègue a trouvé la cause du problème mais il faut maintenant qu’il arrive à le résoudre. Pour vous expliquer un peu plus précisément, c’est le frein qui reste bloqué sur une voiture du train (bon, un non-défreinage, classique). Donc le collègue est parti chercher de quelle voiture il s’agit, il faut qu’il aille voir une par une les voitures de son train et il y en a 9. » Un agent qui va au-delà du banal « incident technique » et réussit à expliquer clairement le problème sans considérer que ses clients sont trop idiots pour comprendre ? L’instant est déjà mémorable. « Pour le moment, le chef de régulation a décidé de ne pas faire partir le train précédent qui est arrêté en gare d’Auber. Je sais que ça fait long, mais pour le moment il n’y a pas le choix, nous sommes obligés de rester derrière. Donc la suite au prochain épisode ! »
Pas un soupir dans la voiture, pas une récrimination contre le RER, « tous les jours des problèmes », ni contre la RATP, « franchement y’en a marre », pas un geste d’impatience, alors qu’on devine que tous les costumes-cravates autour ne partent pas en vacances. Pas de doute, les voyageurs se sentent entre de bonnes mains. Même si les portables commencent à faire leur apparition, pour prévenir qu’on est coincé dans le RER à Auber, pour Dieu sait combien de temps, mais qu’on arrive « au plus vite ». Puis une dame se fraye précipitamment un chemin vers la fenêtre, comme un poisson en manque d’air. Pour tous les autres, on sent que le jeu implicite est de ne pas être le premier à bouger, de montrer qu’on supporte la situation mieux que le voisin. Le petit comique à droite, toujours en conversation avec sa voisine, hasarde quelques commentaires sur les saunas. Personne ne pense à lui faire remarquer, tant qu’à faire de l’humour, qu’au sauna on n’est pas habillé. À l’intérieur du train — un MI 84, misère ! –- il fait chaud et il n’y a quasiment pas d’air, sauf quelques bouffées entraînées à l’intérieur par le mouvement des trains croiseurs. La dame pousse d’ailleurs un soupir de soulagement et son visage s’éclaire au passage d’un MS 61 en sens inverse, qui crée effectivement un courant d’air aussi bref que bienvenu, dans un fracas amplifié par le tunnel.

8h54. « Mesdames-messieurs, après négociations avec le chef de régulation, j’ai réussi à le convaincre et nous allons pouvoir avancer jusqu’en gare, pour vous libérer, parce que ça fait déjà un quart d’heure... » Le sourire se voit à travers le haut parleur. « Donc le train devant, qui est actuellement à quai, va faire descendre tous ses voyageurs pour dégager la gare et s’avancer à vide en tunnel, et nous allons pouvoir rentrer en gare d’Auber. D’ici 2 à 3 minutes, je pense, le temps que le train arrive à se vider devant. » Personne n’ose applaudir, au risque de se retrouver seul et de passer pour un idiot, mais l’intention y est. Non seulement le conducteur parle, mais il compatit au sort de ses voyageurs et tente l’impossible face au PCC…
Il n’y en a en fait qu’une qui n’a pas compris, la dame en manque d’air, qui hasarde un « what did he say ? » à son voisin. C’est là qu’on découvre que c’est en fait une touriste japonaise. Dans un anglais mal assuré, le voisin fait des efforts méritoires pour lui expliquer, à coup de « technical problem », de « train in front of us will ask everybody to leave so we can go in the station ». La touriste japonaise demande si ces problèmes, ça arrive souvent. L’autre, prudent : « it happens sometimes… ». À côté, on lui murmure discrètement que, hum-hum, c’est plutôt « tous les jours » que « de temps en temps ». « Oui, oui, répond-il en souriant avant que les autres aient retrouvé leur anglais. Mais bon, c’est une touriste japonaise, elle vient ici pour les vacances, on peut pas lui dire ça ! ». « It happens », reprend-il pour se résumer. La touriste japonaise dit qu’elle veut aller à Monceau, on lui fait répéter deux fois pour être sûr d’avoir bien compris, elle demande s’il n’y a pas par hasard un autre chemin une fois qu’on sera arrivés à Auber. Le jeune homme cherche des yeux un plan, et dans sa mémoire une correspondance. Monceau, c’est la ligne 2, c’est Étoile plutôt, ça, non ? Ah, zut… De l’autre côté de l’allée, une étudiante se souvient que la ligne 2, on peut aussi la rejoindre via la ligne 3. Une dame lève le nez de son livre et farfouille dans son sac à la recherche d’un plan de métro. On finit par en conclure que c’est la direction Pont de Levallois qu’il faudra prendre à Auber. « It’s the line 3 of the Métro. You know the Métro ? »
8h57. « Mesdames-messieurs, le train devant nous a eu quelques difficultés pour convaincre tout le monde de descendre, mais maintenant c’est en voie d’être fait, et il va repartir. » On imagine sans peine la scène, faire sortir tout le monde d’un RER à Auber alors que 70 % des voyageurs au moins vont à La Défense ou au-delà… « Le problème sur le train en tunnel n’est toujours pas réglé, mais ça va nous permettre d’entrer en gare d’Auber, pour que vous puissiez prendre un peu l’air. » La plupart des voyageurs seraient sûrement partants pour faire une standing ovation, s’ils n’étaient pas déjà debout. « Je vais quand même attendre que le train précédent ait entièrement dégagé la gare pour avancer, mais ça ne va plus tarder. »

8h59. « Mesdames-messieurs, nous voilà à Auber » , reprend le conducteur au moment où TNOR 55 s’immobilise à quai et où il libère les portes. La foule au-dehors est impressionnante, entre ceux qui ont dû descendre du train précédent et ceux qui se sont amassés sur le quai depuis un quart d’heure. « Comme le problème matériel sur le train devant continue, on va rester en gare pour une durée indéterminée. Donc si vous voulez prendre l’air, ou prendre une correspondance, n’hésitez pas. Et surtout, poursuit-il bien distinctement à l’adresse de ceux qui sont sur le quai, laissez bien le passage, laissez bien descendre ceux qui veulent descendre et ne vous précipitez pas pour monter dans le train, on n’est pas partis. Laissez bien descendre avant de monter, merci. » La rame se vide à moitié environ, le remue-ménage est l’occasion pour ceux qui restent de se trouver stratégiquement une bonne place, pas trop loin de la porte, et pas trop dans le passage non plus, pour ne pas être bousculés mais être quand même dans les premiers à descendre à « leur » station.
9h01. Message à la sono en gare : « Mesdames-messieurs, en raison d’un problème matériel sur un train entre Auber et Étoile, le trafic est très perturbé. Nous vous invitons à emprunter les lignes en correspondance. » C’est un peu minimaliste, mais au moins, ça annonce la couleur : jaune. Comme le bandeau en bas des écrans SIEL, qui donnent les cinq prochains trains tous « retardés », avis aux photographes. Sur le quai, les visages sont un peu maussades, mais c’est une situation toujours plus enviable que celle des voyageurs du train en panne sous tunnel. Eux doivent trouver le temps autrement plus long. Sans doute y a-t-il aussi d’autres trains bloqués sous tunnel derrière, avant Auber ou avant Châtelet. Rapide bilan : TNOR 55 aurait dû quitter Auber à 8h33, nous en sommes donc à 28 minutes de retard, mais comme on n’en voit pas encore le bout…
9h03. « Mesdames-messieurs, pour changer depuis tout à l’heure, je vais pouvoir vous annoncer une bonne nouvelle ! » Les oreilles se tendent à nouveau vers les haut-parleurs, par réflexe ou par principe, car en son for intérieur chacun a bien deviné ce qui allait suivre. « Le problème matériel sur le train bloqué devant est réparé, il va pouvoir repartir, donc nous allons bientôt pouvoir repartir aussi. » Alléluia, à quel endroit faut-il adresser les cierges ? « Alors évidemment, ça va se faire un peu à une vitesse d’escargot, donc on attend ici encore quelques minutes. » Aucun mouvement sur le quai, on préfère visiblement que ça se précise un peu avant de s’entasser dans la rame. Ce n’est pas plus mal : depuis que les portes sont ouvertes et que la foule est moins dense, il fait beaucoup moins chaud à l’intérieur.

9h05. « Comme vous le constatez, c’est un peu encombré devant, puisqu’il y avait 4 trains bloqués en tout. Donc tout ce petit monde va avancer progressivement, on devrait pouvoir repartir d’ici 4-5 minutes. » Pour patienter en attendant, un petit peu de calcul mental nous apprend que l’incident s’est sans doute produit sur YCAR 59 ou XUTI 59, de toute façon un train assuré MS 61. On aurait envie d’en conclure quelque chose de désagréable sur ces chênes du RER qu’on préfère rénover qu’abattre... Mais ce serait injuste et malvenu, car les MS 61 n’ont pas le monopole des non-déblocages de frein, loin s’en faut. La plupart des journaux, tous tarifs confondus, sont à présent entièrement lus et repliés.
9h08. « Mesdames-messieurs, cette fois c’est bon, le train devant nous a dégagé et ça va être notre tour. Alors évidemment, il y a aussi plein de trains derrière, tout le monde ne pourra pas monter, donc merci de ne pas vous bousculer et de faciliter au maximum la fermeture des portes. Et on y va. » On s’attendait à ce que ce soit la ruée, mais l’annonce (et les quelques personnes qui étaient restées agglutinées près de la porte) dissuade de monter à peu près tous ceux qui sont encore sur le quai. Trois ou quatre rangées, à peu près 2000 personnes. Qui n’en sont plus à deux minutes près, maintenant.
Les portes se ferment du premier coup, c’était inespéré. Petit mémo personnel : jusqu’à ce qu’on soit certain que l’incident va durer longtemps, et à moins de vouloir absolument se donner l’impression de faire quelque chose, ne jamais écouter les messages qui suggèrent d’emprunter les correspondances. Patience et longueur de temps font plus que course ni que rupture de charge, avait déjà remarqué en son temps Jean de la Fontaine, déjà victime d’avaries au matériel sur les carrosses à cinq sols.
9h13. Arrivée en gare d’Étoile. La traversée de Paris, depuis Nation, a pris 41’34. Tous les voyageurs n’ont pas forcément battu leur record personnel, mais la matinée figure assurément en bonne place dans le « Top 10 » de chacun. La situation est résumée par le SMS d’information trafic qu’envoie Transilien à ce moment-là : « En raison d’une avarie matériel à la station Étoile, le RER A circule avec des retards de 30 à 40 minutes sur les branches Cergy et Poissy. » Rien que de très ordinaire à première vue… sauf que les 30 à 40 minutes de retard ont été prises d’un seul coup.

Compte-tenu de la densité des circulations sur le 
, même en heures creuses, les derniers retards ne seront résorbés que quatre heures plus tard, à 13h05.
En guise d’épilogue, on n’insistera jamais assez sur l’importance des annonces faites par les conducteurs. Ceux qui objectent que « oui, mais on ne sait rien, donc on ne peut rien dire » sont la plupart du temps de mauvaise foi. Grâce à la radio, ils savent, ou tout au moins ils devinent, ils doutent, ils sont contents de capter des bribes de ce qui ce passe au gré des conversations entre le PCC et d’autres trains, même si, effectivement, personne ne leur a expliqué clairement la situation. Le voyageur est heureux qu’on lui fasse partager ces petits indices au fur et à mesure, heureux que quelqu’un s’intéresse à lui, heureux qu’on ne fasse pas semblant d’être trop occupé, heureux qu’on ne l’abandonne pas à son sort comme s’il n’avait qu’à subir en silence. Heureux, mais aussi apaisé. Avec un message toutes les trois minutes et une remarque qui fait sourire de temps en temps, on prend son mal en patience et il n’y a plus grande différence entre 5 et 30 minutes d’arrêt. Avec aucune information du tout, les secondes se transforment vite en minutes, les minutes en heures, et tout le monde est à cran, bien concentré sur la chaleur suffocante, le silence pesant et les faux-mouvements du voisin qui rendent l’attente parfaitement insupportable.
Bref, vous en avez rêvé chaque fois que vous étiez bloqué en tunnel... Le conducteur de TNOR 55, ce matin, l’a fait. Avec simplicité et professionnalisme, juste parce qu’il sait que c’est ce qu’il faudrait toujours faire. On le remerciera donc comme il se doit, avec chaleur et reconnaissance. En espérant secrètement qu’il fasse vite des émules.
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Dernier : 3/07/2008, 15h44 • lambda
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La bananeraie de la Motte-Picquet — Grenelle
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Dernier : 3/07/2008, 15h44 • lambda
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Vu et vécu dans l'année
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La girouette dure de la feuille
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