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Le parisien n’aime pas perdre son temps. D’ailleurs, son passe-temps favori, c’est de courir, souvent après un métro ou un RER, même si le prochain arrive dans quelques minutes. Souvent, il n’a pas de raison particulière d’être pressé. Disons plutôt que c’est un effet d’entraînement. Comme un mouton de Panurge, il voit les autres voyageurs presser le pas, si bien que lui aussi est pressé, juste pour la beauté du geste. Alors... passer son trajet à ne rien faire est inadmissible. Il faut faire quelque chose. Quelque chose de faisable quand on est assis en moyenne durant vingt minutes, période dont un désormais célèbre quotidien a fait son argument de vente. L’activité reine est alors... la lecture. Eh oui, râleurs inquiets qui avez l’habitude de critiquer l’envahissement de notre société par un trop-plein d’images, réjouissez-vous, l’écrit a la place reine dans nos trajets quotidiens.



« Ne pas perdre son temps », une obsession ? En tout cas, ne rien faire pendant son trajet quotidien semble banni par de nombreux voyageurs. Si bien que la lecture est un de leur passe-temps favori, quand ils ne s’acharnent pas à finir leur grille de Sudoku à coups de chiffres esquissés puis aussitôt gommés rageusement. Il faut rentabiliser le trajet, et pour ce, amener avec soi quelque chose d’utile, qui ne prend pas de place et que l’on peut interrompre à tout moment... Les voyageurs semblent avoir tous le même médecin traitant, car tous ont le même remède à la monotonie de leur transport quotidien. « Un livre ? C’est d’accord. Merci, docteur. » Mais l’ordonnance n’est pas très précise, et la variété des supports écrits que l’on peut apercevoir dans les transports est impressionnante... Il est cependant possible de dresser une typologie des lectures et... des lecteurs.
Il y a tout d’abord les lectures « utiles » pour les pros de la gestion du temps, ceux pour qui le transport est avant tout une nécessité qu’il faut rentabiliser au maximum. Aucun vide n’est tolérable dans leur emploi du temps. Ce sont ceux qui veulent toujours doubler les autres une fois à quai. Juste pour la beauté du geste. Ils sont pressés par principe. Ils n’arrivent pas à se défaire de ce désir de vitesse. A la limite, même s’ils tournaient en rond, ce ne serait pas très grave. Il faut accélérer le pas, c’est tout. Comme si cela les rassurait ! Quitte à bousculer les autres voyageurs pas assez pressés à leur goût. Ceux-là même qui détestent attendre plus de deux minutes un train à quai apportent avec eux un manuel d’apprentissage de la langue italienne en vingt leçons pour préparer leurs prochaines vacances ou le dernier compte-rendu de leur énième réunion. On constate la même attitude chez les étudiants stressés, dont les examens approchent. Eh oui, tu quoque mihi fili, tu verras, tu finiras en adulte pressé. En attendant, ils lisent et relisent fébrilement des fiches colorées et parfois surlignées jusqu’à outrance. A leurs côtés, comme pour leur servir de modèle, il y a des hommes d’apparence très sérieuse, la pochette de cuir soigneusement étalée sur les genoux, armés de demi-lunes, qui lisent un rapport empli de chiffres et de graphiques. Peu importe le sujet. Plus il y a des chiffres, plus ça fait sérieux, plus l’impression de ne pas perdre son temps est importante et réjouissante pour ces grands travailleurs. Le regard admiratif des autres voyageurs les réconforte dans cette ambitieuse entreprise.

Car tout est souvent question d’apparence. Faites-en l’expérience : brandissez votre exemplaire du Monde devant votre voisin de face qui lit Métro et regardez-le d’un air hautain (pas trop, sinon vous donnerez l’impression de ne pas lire le journal, en ce cas votre cas serait pire que votre voisin). Effet garanti. Plus encore si vous l’effleurez de votre journal devenu arme d’un format tout de même peu pratique pour le lire avec la proximité géographique de ce fameux voisin d’en face. Oui, c’est cela, l’apparence. Surtout, n’oubliez pas de fusiller du regard ceux qui ont la mauvaise idée de parler un peu trop fort. Le trajet en transport en commun est chose sérieuse, ne l’oublions pas. Pas de place pour les bavardages intempestifs. L’ambiance d’une bibliothèque se doit d’y régner chaque matin et toute personne qui ose déroger aux règles implicites de cette salle de lecture sur roues est aussitôt rappelée à l’ordre par la mauvaise humeur des autres usagers.
Les livres peuvent aussi servir juste pour leur couverture. Peu importe le contenu après tout. L’apparence est toujours primordiale. Car les voyageurs-lecteurs ont devant eux toute une tribune d’usagers à convaincre. C’est une pression permanente. Ainsi, pendant une certaine période, les « Da Vinci Code » pullulaient dans les voitures. Histoire de dire : « Moi aussi, j’en suis. ». Peu importe si vous ne le lisiez pas réellement. Seulement vous pouviez avoir cette agréable impression de faire pâlir de jalousie votre voisin qui lui a un livre même pas disponible chez Relay. Totalement dépassé, ce voisin. On pouvait alors compter quatre ou cinq exemplaires de ce livre par voiture. Remarquez, c’est tout de même mieux de voir un alignement de livres que de têtes maussades. Au moins, quand les voyageurs lisent, ils ont le sourire aux lèvres. Petit à petit, ils se laissent porter par la lecture, oublient leur mauvaise humeur, allant même jusqu’à tolérer un voisin bavard (mais pas trop, la bonne humeur a des limites). Ils en oublient même parfois leur arrêt ou se lèvent au dernier moment au grand damn des voyageurs non lecteurs alors bousculés et qui ne comprennent pas ceux qui auraient bien encore prolongé le voyage de quelques minutes comme autant de pages.



Mais bien sûr, toutes les lectures ne sont pas utiles. Heureusement d’ailleurs... Oui, il y a des voyageurs qui osent lire simplement pour le plaisir d’une évasion de quelques dizaines de minutes. Ceux-là sont bien plus détendus que notre homme d’affaires aux demi-lunes ou que notre étudiant fébrile à l’approche d’un examen. Ils ont échappé à la lecture utile trans-générationnelle. Le livre sert à perdre du temps, comme un pied de nez aux gens stressés. Le seul défaut de ce médicament, c’est qu’un de ses effets secondaires est de multiplier par trois le risque de manquer son arrêt (c’est sûr qu’un bon roman est plus captivant qu’une liste de vocabulaire). Mais en même temps, comme ils sont plus détendus, ils n’en font pas un drame et ils pourront continuer à lire lors du trajet retour pour revenir au bon arrêt... Ces personnes-là choisissent donc leurs livres avec un soin tout particulier.
Principal témoin ? La couverture des livres. Souvent, une belle photo en noir et blanc ou une œuvre contemporaine. On est en plein dans le livre-plaisir. Parfois la couverture peut ne comporter aucun titre, et être rajoutée par le propriétaire, étant souvent très colorée. En ce cas, méfiance, car deux cas se présentent. Le premier est plutôt rassurant : le lecteur protège son livre des aléas du transport en commun, des fois que d’autres usagers aient la mauvaise idée d’ouvrir une canette de coca soigneusement secouée lors de leur course pour attraper le train. Mais le second cas est plus inquiétant, et ne concerne qu’une minorité de la population des voyageurs, souvent féminine et étant entrée dans l’ère de la quarantaine : jetez-y un coup d’œil discret, ce que je me suis malheureusement risquée à faire une fois pour découvrir que sous cette apparence d’habitude soigneuse pour protéger son précieux livre se glissait en fait un stratagème pour dissimuler la collection du livre... Oui, vous avez compris, c’est un Harlequin. L’ordonnance n’a pas tout à fait été bien suivie. D’autres, peut-être plus courageux — ou suicidaires —, brandissent fièrement leur dernier exemplaire de Public et le lisent avidement — ou du moins en regardent les images, en proportion sans doute plus importante que le texte. Ceux-là font le régal des intellos, qui les regardent d’un air dédaigneux. Mais en même temps, même si ces derniers n’osent pas se l’avouer, ils ont besoin de ces lecteurs de Public, juste pour se dire qu’ils sont « au-dessus de tout ça » (tout en jetant tout de même un coup d’œil sur l’exemplaire de son voisin — tiens, Brad Pitt a divorcé ?). En tout cas, le livre-juste-pour-s’évader-un-peu-du-quotidien semble de plus en plus trouver sa place dans les transports en commun.
Il faut dire que les moyens de diffusion de l’écrit dans les transports se sont multipliés. Impossible, en prenant le train, de ne pas passer devant un Relay et son lot de best-sellers à l’affût du voyageur-rêveur. Couvertures chatoyantes, mise en valeur dans la vitrine, auteurs contemporains jouissant d’une certaine notoriété grâce aux médias... Tous les ingrédients sont là. Attention toutefois, en parlant d’ingrédients, de ne pas baisser la tête au moment de votre passage en caisse, ou vous repartiriez également avec une barre chocolatée. C’est bizarre, ce n’est pas prescrit dans votre ordonnance. Vous prenez le train à une heure trop tardive ou trop matinale pour avoir la chance d’entrer dans ces magasins faisant également office de confiserie ? Maxi Livres avait pensé à vous et avait installé des distributeurs de livres. Pas mal si vous aviez peur d’être mordu par votre libraire, ici c’était la machine qui vous servait. Bien sûr, il ne fallait pas trop lui en demander, question conseils de lecture, elle était désespérément muette. De toute façon, vous n’aviez pas trop de choix : un dictionnaire de synonymes comme antisèche à vos mots croisés, un dictionnaire français-anglais pour les envies subites de vous évader vers Londres, ou même un « Dictionnaire des symboles, des arts divinatoires et des superstitions » pour pouvoir vous venger de votre voisin bruyant en lui prévoyant sa mort prochaine. Et des classiques comme Le Horla ou Madame Bovary. Grande prise de risque, donc, mais qui n’arrivera plus aujourd’hui : ces distributeurs ont eu une utilité à peu près équivalente à celle d’un exemplaire de quotidien daté de l’avant-veille, et ont périclité.

Impossible également de passer à côté des piles de « Vingt Minutes » ou « Métro » qui attendent gentiment leurs lecteurs le temps d’un trajet qui, comme l’indique l’un de ces deux quotidiens, dure en moyenne vingt minutes. La tentation est grande d’en prendre un, puisqu’ils sont gratuits. Outre cette gratuité, tout est fait là encore pour séduire le voyageur : mini format, information réduite au minimum, pages politique qui occupent autant de place que la page people... Une lecture facile pour le trajet, avec sa grille de sudoku en prime, nouvelle passion des franciliens en mal de divertissement. Eh oui, sous leur air sérieux, les voyageurs sont restés de grands joueurs. Mais attention, le sudoku, c’est un jeu sérieux, avec tout plein de chiffres. C’est une variation du monsieur à graphiques de tout à l’heure, dans le cadre rigide d’une grille noire et blanche. Un moyen de s’amuser sans en avoir l’air, prescrit pour le médecin en cas de culpabilité chronique en cas d’impression de perte de temps. L’urbain qui se voudra branché, lui, lira fièrement l’hebdomadaire « A nous Paris ! », lui aussi gratuit, ou tournera de son stylet, dans le meilleur des cas sous le regard envieux des autres voyageurs, les pages de son e-book. Même les voyageurs les plus pressés ou les plus distraits, ayant oublié d’emporter leur livre favori, peuvent lire, dans le métro, les poésies soigneusement affichées. Ils ont d’ailleurs la possibilité de passer de l’autre côté du miroir et de participer au concours de poésie organisé par la RATP. Voyageurs, à vos plumes ! Oui, décidément, l’écrit est présent partout dans les transports en commun transformés en salles de lectures, les bibliothécaires en moins. Attention cependant à un effet secondaire de la lecture : surtout dans le cas de lectures pratico-sérieuses, un effet de somnifère est parfois à constater. Mais après tout, peu importe puisque ce n’est pas vous qui conduisez...

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Dernier : 6/11/2007, 11h53 • Trolley38
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S’il n’y en a qu’une, c’est la « une »
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Dernier : 6/11/2007, 11h53 • Trolley38
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