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RERA
Carnets du voyageur
Deux approches différentes du pipeau en concurrence dans le RER

Le Roumain et le joueur de flûte 20 février 2004

L’un est brun, barbu, la quarantaine, l’autre a les cheveux blanchis par l’âge. Point commun : le métro et le RER sont leur lieu de travail. Ni le brun, ni le blond ne sont salariés de la RATP ou d’un sous-traitant. Ils tentent de gagner leur vie en faisant appel à la générosité des usagers.

L’homme brun est sans doute Roumain, il est vraisemblablement exploité et a une mission : déposer ses petites cartes jaunes à-côté des passagers. Ces cartons changent régulièrement, couleur comprise, mais le contenu chante à peu près toujours le même refrain :

bonjour,
J’ai 2 enfants et je suis sans-abri.
Aidez moi et ma famille s’il vous plait.
Que Dieu vous bénisse et votre famille.
1 ticket restaurant.

A droite de ces supplications, il est marqué d’une écriture maladroite : 1 pièce. Souvent, s’y ajoute une photo de mauvaise qualité noircie par la photocopie.

JPEG - 21.1 ko
Vous les verrez peut-être aussi
dans une Z 6400 de la banlieue St-Lazare...

Ces papiers ont certainement fait le tour des sièges de plusieurs lignes de métro et de RER. Mais le RERA doit être particulièrement rentable : les distributions y sont fréquentes, et le réseau y est implanté depuis un moment. Les personnes qui le composent - parfois des femmes et des adolescents – agissent en particulier Nation et La Varenne. Ils montent dans la dernière voiture des MS 61, et changent de voiture à chaque gare jusqu’à ce qu’ils aient remonté tout le train. Un train long les occupera donc pendant 9 intergares, en démarchant une voiture à chaque fois. De ce point de vue, le RERB offre un avantage certain : les intercirculations du MI 79 permettent de remonter la rame sans temps mort.

Fruit de centaines d’heures de « trajet », leur mode opératoire est manifestement bien rodé. Ils montent dans la voiture, attendent la fermeture des portes et vérifient qu’aucun agent (police, GPSR, contrôleur, voire agent de station en tenue) ne se trouve à bord. Au moindre uniforme suspect, ils se fondent dans la masse des voyageurs. Sinon, ils entament la distribution, habituellement sans un mot (l’essentiel est écrit sur le carton, de toute façon !) mais en se composant une expression aussi miséreuse que possible, et passent une deuxième fois ramasser les copies avant de descendre.

Il arrive quand même qu’ils se fassent arrêter par la police des transports à qui ils promettent, bien sûr, de ne pas recommencer. Mais, en général insolvables, et parfaitement interchangeables pour le réseau qui les « emploie », ils ne risquent en fait pas grand chose, et le savent bien : dix minutes plus tard, les revoilà avec leurs cartons. A moins qu’ils ne se soient reconvertis entre temps : auparavant, il y avait eu les campagnes « Je suis sourd-muet », avec vente de pin’s Mickey en option, qui avaient un certain succès auprès des touristes compatissants en route pour Disneyland sur la branche Marne-la-Vallée.

En tout cas, les 35 heures et la « réduction du temps de travail », ils ne connaissent pas. Leur truc, c’est plutôt « l’extension du domaine de la lutte » : ils vont au charbon tous les jours de la semaine, et leur « contrat d’objectif » les rend parfois très insistants...

L’autre homme est joueur de flûte traversière. Comme ses prédécesseurs, violonistes ou accordéonistes, il ne maîtrise pas tellement son instrument - mais suffisamment pour que la majorité des voyageurs puissent facilement reconnaître quelques airs célèbres, tels la musique du Grand blond avec une chaussure noire (il paraît que c’est du Vivaldi). Contrairement au barbu, le musicien reste plusieurs stations en notre compagnie, notamment sur le tronçon central, certainement parce que l’étendue de son répertoire (de son talent ?) met plusieurs minutes à s’exprimer. Une fois son concert terminé, c’est avec un étui à lunettes qu’il passe dans l’allée pour nous rappeler son triste sort.

La troisième voie

Un troisième larron fait aussi partie des habitués de la ligne. Adhérant manifestement complètement au credo de la RATP - rendre « utile » le temps de transport - il dispense des cours de relaxation gratuits. Sa prestation se termine invariablement par : « et maintenant, vous fermez vos petits yeux, vous mettez votre main dans votre poche et sortez une petite pièce, un gros billet ou un ticket restaurant »... Et ça marche !

Il faut dire que, face aux sollicitations multiples, la concurrence est rude, et pour gagner leur journée le moins mal possible, nos voyageurs-acteurs doivent devenir créatifs. Car si, du Roumain, du joueur de flûte et du maître de tai-chi, chacun n’est jamais qu’intermittent du spectacle, le voyageur, lui, est à certaines heures spectateur à plein temps.

Or comme pour la pub, l’argumentaire traditionnel est usé et ne fait plus guère recette ; et pour arracher le public à l’indifférence dans laquelle il a appris à s’enfermer, ici aussi, il n’y a parfois plus de meilleure solution que de susciter un sourire. Tant pis si l’éventuel talent du musicien finit par être moins bien récompensé que l’imagination du bonimenteur !

Dernière mise à jour
21 février 2004  19h31
9 messages ont été postés à la suite de cet article
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9 message(s) a (ont) été posté(s) à la suite de cet article, dans 8 discussion(s) :
1. Les accordéonistes du RER B
17 juillet 2012, par felix
2. > Le Roumain et le joueur de flûte
11 septembre 2005, par PR180.2
3. > et le mendiant qui n’a rien à offrir ?
18 mai 2004, par Fouss
4. > Le Roumain et le joueur de flûte
25 mars 2004
5. > Le Roumain et le joueur de flûte
3 mars 2004, par baro
6. > Le Roumain et le joueur de flûte
24 février 2004, par Rémi1978
7. > Le Roumain et le joueur de flûte
22 février 2004, par pierre
8. > Le Roumain et le joueur de flûte
21 février 2004, par kerloic

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Les accordéonistes du RER B
17 juillet 2012, 09:17 • par felix  

Je viens de comprendre pourquoi il m’est arrivé ces derniers temps de voir la porte d’intercirculation de certaines voitures de MI84 du RER B non bloquée, fait pourtant extrêmement rare sur le réseau RATP.

J’ai récemment vu, dans la partie Nord de la ligne, sur un train de type EKLI, des accordéonistes quitter la voiture où j’étais (et entrer dans la suivante) en ouvrant ces fameuses portes. En même temps, vu la serrure, il ne doit pas être trop difficile de se procurer des clés. Je suppose que lorsqu’ils empruntent cet accès (pourtant assez dangereux, vu que le train est latéralement secoué au franchissement de chaque aiguille !), ils claquent mal les portes derrière eux. Je me demande s’ils se sont également équipés pour traverser les couloirs des MI79 rénovés...

> Le Roumain et le joueur de flûte
11 septembre 2005, 15:35 • par PR180.2  
Il n’y a pas qu’en banlieue nord qu’ils sévissent ; ils sont partout, même dans les endroits les plus reculés. Il n’est pas rare d’en croiser dans la banlieue St-Lazare, et même les trains de Dreux n’y échappent guère ! Le plus incroyable, je m’en souviendrai toujours, il y en avait un sur la ligne A qui, après avoir déposé ses cartons, a eu droit à deux billets de 10 euros ! De deux différentes personnes certes, mais ça fait 20 euros en quelques minutes seulement. Si cette chance se poursuit dans tout le train, ça fait un joli pactole... Est-ce franchement décent pour ceux et celles qui gagnent le SMIC ? Parce que les tarifs de carte orange (surtout de grande banlieue) sont tous sauf amicaux !

> et le mendiant qui n’a rien à offrir ?
18 mai 2004, 13:14 • par Fouss  

Bonjour,

Votre article parle de tout ceux qui animent le métro mais il oublie aussi ceux qui "se contentent" d’un discours explicatif de leur situation de misère "Bonjour, je m’appelle X, j’ai 47 ans et je suis actuellement sans emploi, cela fait X ans que ca dure", etc. pour justifier un don de la part des voyageurs.

Ils sont souvent trés polis et mal récompensés (peut être parce qu’ils n’ont rien à offrir contrairement à ceux qui disposent de l’appui d’un réseau) mais ce matin, j’ai eu le droit à ce genre de discours d’un type particulièrement aggressif (dans un train cergy-st lazare) et qui a insulté les voyageurs les jugeant peut être trop avares et a menacé de se suicider puisque de toute façon il ne lui restait que quelques jours à vivre. Personne n’a réagi et il est descendu comme il était monté.

> Le Roumain et le joueur de flûte
25 mars 2004, 15:01  

Salut,

Etant roumain et musicien amateur (quoique... je joue que sur les claviers d’ordinateurs depuis une bonne dizaine d’années et n’ai jamais trouvé le temps de pratiquer dans le métro) je tiens à souligner la diversité de la "faune" des musiciens "métroparisiens".

On y trouve toutes les ethnies et tous les styles musicaux. Les plus présents sont les tziganes (Rroms, comme ils s’appellent eux-mêmes) d’Europe de l’Est mais pas tous de Roumanie (j’en ai entendu chanter en serbo-croate). Une bonne partie des roumains qui se "produisent" dans le métro sont tziganes (si l’on se base sur le look), mais sachant que certains roumains ont un look très "sud", on peut parfois se tromper. Il y en a des nuls et des particulièrement doués dans les deux catégories. Il y en a qui jouent des beaux morceaux folkloriques et d’autres qui jouent des daubes de 3e catégorie. Bref, ni la qualité du répertoire ni la qualité de l’interprétation ne sont en relation avec l’ethnie de l’interprète.

La scène la plus drôle que j’ai vue dans ce domaine : deux rappeurs roumains (dont un seul tzigane) nous ont abboyé une "chanson" en VO durant une bonne demi-douzaine de minutes, et le refrain a été repris en choeur par une demi-douzaine de z’yvas parisiens... Eh oui, c’est un bel exemple d’amitié entre les peuples à l’heure de la gloabalisation (c’est une façon de voir les choses).

Amitiés justement,

Andrei

> Le Roumain et le joueur de flûte
3 mars 2004, 13:25 • par baro  

Bonjour,

Il n’y a pas que sur le RER de la RATP que les "mendiants exploités" opèrent : C’est aussi le cas sur le réseau Nord du Transilien, et particulièrement en Seine Saint-Denis. Ils montent dans le sens Banlieue-Paris, soit en gare d’Epinay-Villetaneuse, soit en gare de Saint-Denis (pour la voiture de tête) et redescendent à Paris-Nord. Je suis persuadé qu’il ne s’agit effectivement pas de vrais mendiants, car je vois mal comment ils auraient pu avoir accès aux ressources nécessaires pour réaliser leurs petits cartons (qui sont vraisemblablement tapés à l’ordinateur, imprimés, puis reprographiés à l’aide d’une photocopieuse).

La SNCF est-elle au courant de cette pratique ? Si quelqu’un le sait, je lui serais reconnaissant de bien vouloir me l’indiquer.

Cordialement,

Aurélien

> Le Roumain et le joueur de flûte
24 février 2004, 20:56 • par Rémi1978  

Bonjour

Pour info, en 1987, une chanteuse officiait dans les couloirs de Chatelet les halles et sa voix marqua l’oreille d’un ami de Goldman... qui à son tour se rendit sur place entendre cette voix, qu’il cherchait pour "Là-bas"

Sri-lankaise, Sirima quitta le métro pour le studio. Pas la peine de revenir sur le succès de la chanson, mais on peut rappeler que, jaloux de son succès, le compagnon de Sirima l’a abattu en 1989.

> Le Roumain et le joueur de flûte
22 février 2004, 22:34 • par pierre  

Juste pour ajouter à l’intérêt de l’article (et non au pathos des miséreux de la RATP, il me semble qu’une véritable organisation ait été instaurée pour les musiciens du métro.

L’une, officielle, passe par des auditions de sélection et l’attribution de cartes (nom + photo) et d’autorisations de jouer dans certains lieux précis (surtout la station Opéra) et durant un créneau horaire particulier. Une initiative louable qui permet de "donner les yeux" fermés à des musiciens garantis 100% authentiques et talentueux, mais qui exclut aussi du lot les moins forts en harpèges et sans doute les plus démunis. Tou système de sélection a ses défauts...

L’autre organisation passe par des réseaux informels opérant sur des zones tout aussi précises. En général, ce sont des roms de Bosnie, du Kosovo ou de Roumanie, qui constituent une véritable filière économique souterraine (avec recyclage d’anciens instruments et écoles de formation spécifiques, mais aussi un équipement standard - bon ampli branché sur batterie et lecteur Minidisc, le tout installé sur un caddie en fer avec emplacement spécial pour le verre en plastique qui sert pour la quête) qui prouve la rentabilité de l’investissement.

Plus curieux, depuis quelque temps, des chanteurs de Rap roumains qui se sont placés sur le filon juteux de la déconne en chantant faux et pas en rythme sur des gros beats de batterie. Loin de moi l’idée de critiquer avec cynisme la manche dans le métro. Je préfère toutefois informer sur l’existence de différents systèmes qui emploieront votre petite pièce de manières variées et parfois pas toujours pour aider la personne démunie qui vous a tendu la main.

A vous de déceler les "bons" des "mauvais", les musiciens talentueux des attrappe-touriste, les sourds-muets ukrainiens des clochards vraiment dans la dèche avec leurs journaux (il y en a un inusable tous les matins sur le quai de la ligne 7 à la station Gare de l’Est).

De toutes façons, il y a toujours de bonnes raisons de donner ou de ne pas donner. En calculant sur l’utilité du don, on ne filerait jamais rien.

Autant donner au feeling en essayant d’avoir le moins de regrets possibles.

A bon entendeur


> Le Roumain et le joueur de flûte
3 mars 2004, 13:32 • par baro  

Bonjour,

Effectivement, il y a deux sortes de musiciens dans le métro : les "officiels" et les "officieux". Les premiers sont payés par la RATP. Ils doivent pour avoir le droit de jouer, passer une audition devant un jury du département métro de la RATP, puis ils reçoivent, lorsqu’ils sont acceptés, un badge qui leur autorise à jouer dans les couloirs des stations, mais pas sur les quais ni dans les trains. (A noter que les vendeurs de journaux L’Itinérant et Macadam Journal reçoivent de la RATP un badge similaire). L’autorisation est, je crois, annuelle, et elle doit être renouvelée. Le musicien perçoit une rémunération (de l’ordre de 70€ au mois, me semble t’il).

Les "officieux" sont des musiciens qui jouent dans le métro sans autorisation. C’est souvent eux qu’on voit sur les quais et dans les trains. S’ils sont pris par un contrôleur, ils peuvent être verbalisés.

Cordialement,

Aurélien

> Le Roumain et le joueur de flûte
21 février 2004, 09:28 • par kerloic  

Bonjour, je crois que c’est mon premier message ici

C’était juste pour vous dire que sur ma lingne habituelle, la ligne 6 très courue par les musiciens, j’ai vu cette semaine la moitié d’un wagon applaudir un accordéoniste et un contrebassiste, sans doute roumains.

Ils jouaient vraiment très bien, contrairement à la plupart.

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