| MétroPole > Actualités > Carnets du voyageur > 2010 |
RSS
|
![]() |
![]() |
Comment j’ai failli, lors d’un incident très banal, et grâce à la virtuosité d’une chef de régulation, assister au passage d’un RER à contresens à Vincennes...
C’était tout à l’heure, vers 14h08. Un incident tout ce qu’il y a de plus ordinaire, du quasi-quotidien à l’échelle du réseau RATP. Le train NELY 22 s’arrête à quai à Vincennes et sa conductrice, manifestement prévenue par le signal d’alarme, descend de sa loge. On lui indique qu’il y a un quelqu’un en piteux état en 3ème voiture — qui s’est cogné la tête sur un siège, c’est un peu confus. De la cabine, où l’a rejoint un collègue, elle prévient le PCC qu’elle va stationner à quai, et demande l’intervention des pompiers.
La mission QUDI 20, qui suivait à environ 5 minutes de distance, vient alors de quitter Nation. Dans un peu moins de 3 minutes, si NELY 22 n’est pas parti de Vincennes, elle va se trouver arrêtée derrière, en pleine voie. On préfère d’habitude retenir les trains en gare pour éviter ces « arrêts pleine voie », facteurs de stress et de claustrophobie — mais, en l’occurrence, c’est juste raté. Alors, quitte à ce que QUDI 20 soit arrêté dans l’intergare, la chef de régulation va choisir de le retenir à un endroit intéressant.
Pour comprendre la suite, il faut jeter un œil au plan des voies du secteur (à moins que les infrastructures de la ligne A n’aient déjà plus de secrets pour vous !), à peut près tel qu’il apparaît sur le tableau de contrôle optique au PCC :

Et vous, vous l’avez trouvé, l’endroit intéressant ?
La chef de régulation n’a pas mis cinq secondes. « QUDI 20 à Nation voie 1, de la chef de régulation, tu me reçois ? Tu t’arrêteras au pied du signal 1203. »
Le signal 1203, juste à la sortie du tunnel à St-Mandé, a cette particularité remarquable d’être situé juste avant une communication voie 1 - voie 2. Autrement dit, en retenant le train avant, on se ménage la possibilité de le faire « doubler » la rame qui stationne à Vincennes, en circulant à contresens jusqu’à la bifurcation de Fontenay (itinéraire en vert sur le schéma) :

Reste, avant d’entreprendre la manœuvre, deux détails à régler.
Pour commencer, il faut que le PCC prenne le contrôle manuel des signaux et des aiguilles, et détruise l’itinéraire qui avait été tracé automatiquement pour QUDI 20 (circulation dans le sens normal sur voie 1) : la signalisation lumineuse, qui fonctionne ici en signalisation d’espacement simple, lui autorise encore de continuer jusqu’à proximité du train précédent.
Fait exceptionnel, le PCC va donc faire repasser au rouge le signal 1203, sous le nez du train arrêté devant (on dit « reprendre le signal », en jargon du métier). C’est une action de régulation rare, parce qu’il faut s’entourer d’un certain nombre de précautions pour l’effectuer en toute sécurité : après s’être assuré que le train n’avait pas dépassé le point d’arrêt prévu (c’est-à-dire : n’empiétait pas sur le circuit de voie suivant), il faut prévenir son conducteur et demander confirmation après fermeture du signal. Ce qui donne, pour l’amateur, des morceaux d’anthologie au THF [1], du genre : « QUDI 20, de la chef de régulation, tu me reçois ? — QUDI 20 au signal 1203, je te reçois. — Je vais te reprendre le signal, QUDI 20, et tu me le confirmes fermé. — QUDI 20, pour la chef de régulation, je te confirme le 1203 fermé. — QUDI 20, je te remercie et je te fais encore patienter un peu. »
Il est alors aux environs de 14h16 (c’est que le temps passe vite, dans ces moments-là... Surtout pour ceux chargés de gérer l’incident !). La mission ZEUS 29 quitte Vincennes et file vers Paris, et la section de voie dont on aurait besoin pour le contresens (la voie 2 entre le signal 1203 et la bifurcation de Fontenay) va se trouver intégralement dégagée ; mais autant s’ôter d’un souci, et faire en sorte d’organiser le contresens sans précipitation. La chef de régulation demande donc à UPEL 27 (la mission suivante de sens inverse), qui approche de Val de Fontenay, de stationner dans cette gare jusqu’à nouvel ordre. Comme il n’est pas dit que QUDI 20 serait sorti du contresens à temps, ça économisera toujours un arrêt sous tunnel !
A ce moment-là, tout est prêt ; même sur une seule voie, l’exploitation peut continuer.
A Vincennes, sitôt l’alerte lancée par la conductrice, le chef de gare est descendu sur le quai, comme le veut la règle, pour assister le voyageur en difficulté en attendant l’arrivée des pompiers. Il est même épaulé par la brigade de contrôle qui sévissait dans la salle des billets, et qui fait office de renfort bienvenu.
S’ensuivent alors plusieurs minutes d’attente, entrecoupées d’intenses communications radio entre le PCC, les trains et les agents en station, mais certainement interminables pour les voyageurs ; ce d’autant plus qu’une voix non identifiée (l’informateur du PCC ? Un des contrôleurs ?) ose annoncer à la sono que « ce train ne repartira pas. Je répète, ce train ne repartira pas ». Ce qui fait évidemment doucement sourire, puisqu’à cet instant précis tout le monde s’active en coulisse justement pour que le train reparte, et ce le plus vite possible !
Les pompiers arriveront même trop vite, finalement : l’incident est déclaré clos par les agents de la station au moment où la chef de régulation s’apprêtait à envoyer QUDI 20 à contresens. Et me voilà donc privé d’un spectacle aussi inattendu qu’exceptionnel, que j’aurais volontiers immortalisé par une photo ! Sans compter que j’aurais certainement été gratifié d’une paire d’annonces assez folkloriques, lorsqu’il aurait fallu envoyer les voyageurs sur le quai d’en face...
De l’épisode, qui aura duré en tout à peine plus de 10 minutes, l’histoire (même la petite histoire !) ne retiendra rien. Dans le rapport du PCC, ce soir, on lira juste un laconique : « 14h08 : Le train NELY 22 stationne en gare de Vincennes. Motif : voyageur malade. 3 trains retardés, le train NELY 22, le plus retardé, arrive à son terminus avec un retard de 10 minutes ».
Mais, même si à beaucoup de points de vue, il s’agissait d’un cas d’école [2], j’aime à réaliser que les anges gardiens du PCC, qui veillent sur la bonne marche de la ligne, sont vraiment efficaces. Et qu’en cas de pépin, le reste du monde aura raison de se reposer sur leur initiative.
Des jours comme celui-là, pas de doute : je voyage l’esprit libre.
![]() |
Dernier : 28/02/2007, 19h00 • fabrice94
|
[1] Le Téléphone Hautes Fréquences, autrement dit la « radio sol-train » de la RATP.
[2] Il est clair en particulier que ce qui était possible ici, grâce aux intervalles réduits du service d’été et aux installations de contresens (IPCS), ne l’aurait absolument pas été sur le tronçon central pendant une pointe.
![]() |
My RATP is polyglotte
|
![]() |
Dernier : 28/02/2007, 19h00 • fabrice94
|
![]() |
Vu et vécu dans l'année
|
![]() |
Petite balade en Citadis
|
|
4 message(s) a (ont) été posté(s) à la suite de cet article,
dans 3 discussion(s) :
|
|